Questions de sociologie au Brésil

Proposer et diriger un dossier portant sur la sociologie au Brésil est une tâche ambitieuse et combien difficile, étant donné la complexité du pays, de sa formation sociale et économique, les différents mécanismes de diffusion de la pensée sociologique (européenne et américaine), notamment française et allemande, les différents modes de réception et de circulation des idées et, disons-le déjà, la présence d'une foisonnante littérature en sciences sociales, spécifiquement en sociologie et en anthropologie.

Autrement dit, il s'agit de poser des questions sur les conditions sociales et historiques de la production et la circulation de la connaissance sociologique dans ce pays.

Par Juarez Lopes de Carvalho Filho

 

Il n'était pas dans notre esprit, lorsque nous avons proposé ce dossier thématique pour ce numéro d'Incursions, de rendre compte de l'état historique de la question de la tradition sociologique brésilienne, encore moins d'en faire un bilan, pour démontrer les continuités et les ruptures de l'héritage théorique et épistémologique des traditions sociologiques reconnues, d'où les savants brésiliens ont puisé leurs théories sociales. Or, cela est difficile dans la mesure où ce discours scientifique, comme l'a montré Pierre Bourdieu (1984, p. 8), est « soumis aux lois de la diffusion culturelle » que le discours sociologique énonce.

Notre propos est avant tout d'apporter quelques éléments qui puissent contribuer, dans la perspective du projet d'Incursions et de l'AFFRESS, à la formation et à la pratique de la recherche en sciences sociales. En outre, le lecteur trouvera ici une contribution à une sociologie de la sociologie brésilienne, dans la mesure où ce dossier livre des idées sur les modes de la pensée sociologique pratiquée au Brésil, rendant possible de repérer les héritages et des apories, inévitables en sciences sociales, science discursive par définition. Dans cette perspective nous avons choisi comme titre de l'ensemble « Questions de sociologie au Brésil : théories et pratiques ». Ainsi, par la composition de ce dossier en six articles, nous proposons deux volets : dans un premier temps, nous discutons des questions de fond théoriques, en ce qui concerne le mode de réception et de transmission de théories sociologiques, en dévoilant les enjeux sociaux dans les stratégies d'appropriation du savoir légitime. De ce fait, les trois premiers textes : L'institutionnalisation de la sociologie dans l'enseignement secondaire (Juarez Lopes de Carvalho Filho), La réception de la sociologie d'Émile Durkheim au Brésil (José Benevides Queiroz) et La sociologie de l'éducation, tendances historiques et contemporaines (Amurabi de Oliveira), apportent des éléments pour une sociologie historique du processus d'institutionnalisation de la sociologie et les stratégies et tentatives de professionnalisation du « métier de sociologue », par la mise en place des institutions d'enseignement et des centres de recherches empiriques en sciences sociales dans les grands centres académiques, déjà en position dominante en raison du pouvoir économique et politique dont disposaient les villes de São Paulo et Rio de Janeiro.

On s'aperçoit que la trajectoire parcourue par la sociologie brésilienne est en rapport étroit avec la sociologie française (José Benevides), en ceci près qu'elle affronte, depuis sa fondation comme science sous l'égide d'Émile Durkheim jusqu'à un temps plus récent, de maints obstacles pour affirmer son caractère scientifique et son autonomie vis-à-vis des autres disciplines, mieux placées à l'intérieur du champ scientifique et académique.

Les luttes menées dans les dernières années pour l'institutionnalisation de l'enseignement de la sociologie à l'école secondaire place les sciences sociales au centre des débats universitaires au plan national et mobilisent des agents sociaux de l'éducation à plusieurs niveaux (Juarez Lopes). Du fait que le problème de l'enseignement de la sociologie se situe à l'intérieur de l'histoire des sciences sociales et de la sociologie de l'éducation en particulier, cela rend à cette dernière une nouvelle visibilité. L'article d'Amurabi de Oliveira propose un parcours historique qui permet, non seulement d'appréhender les théories et les modèles analytiques qui ont été appropriés par les sociologues brésiliens, mais d'expliquer, en partie, comment l'éducation, dans tous ses aspects, est devenue aujourd'hui un objet de recherche plutôt de la part des pédagogues que des sociologues. Pierre Bourdieu, dès 1989, montrait que la sociologie de l'éducation est un chapitre, et non des moindres, de la sociologie de la connaissance et aussi de la sociologie du pouvoir, sans parler de la sociologie des philosophies du pouvoir. Loin d'être cette sorte de science appliquée, donc inférieure, et bonne seulement pour les pédagogues que l'on avait coutume d'y voir, elle se situe au fondement d'une anthropologie générale du pouvoir et de la légitimité : elle conduit en effet au principe de « mécanisme » responsable de la reproduction des structures sociales et de la reproduction des structures mentales (...) (Bourdieu, 2002, p. 53)

Dans un second temps, les articles : La sociologie économique du développement au Nord-Est du Brésil (Antonio Paulino de Sousa), Les transformations du champ religieux au Brésil (Gamaliel da Silva Carreiro) et Le fait social entre philosophie et sociologie : de la France au Brésil (Juarez Lopes de Carvalho Filho), nous proposent des analyses sociologiques sur des questions qui touchent l'histoire récente des transformations sociales au sein de la société brésilienne. Les objets plus ciblés, comme par exemple, l'idéologie du développement économique visant transformer les inégalités sociales du Nord-est (Brésil) dirigé par la Sudene sous les orientations des théories économiques de la CEPAL (Paulino de Sousa), et les transformations de pratiques religieuses accentuant notamment la montée des évangéliques et le déclin du catholicisme au Brésil (Gamaliel Carreiro), ne font pas l'économie d'une épistémologie de la connaissance des pratiques économiques (sociologie économique) et religieuses (sociologie des religions), sans laquelle on ne saurait rompre avec « l'illusion du savoir immédiat ». Dans les deux cas, on se place à l'intérieur du champ de la croyance, et donc, des pratiques culturelles et symboliques.

L'article Le fait social entre philosophie et sociologie, de la France au Brésil (Juarez Lopes), revient sur le processus d'institutionnalisation de la sociologie traduit par les disputes entre la sociologie, notamment durkheimienne et la philosophie, dans la version thomiste, pour le droit légitime de parler et expliquer, avec autorité, le monde social. De ce fait tandis que le premier volet nous fournit des problèmes épistémologiques et philosophiques que posent les sciences sociales, le second nous livre des analyses sur un ensemble des pratiques qui renvoie aux champs de l'économie, culture et la religion.

Nous remercions les auteurs qui ont bien voulu répondre à notre invitation. Ils fournissent des textes qui sont, dans bien de cas, en lien avec leurs recherches doctorales, auxquelles ils donnent continuité. Ceci renforce l'idée d'un dossier qui présente des recherches en actes, ce qui caractérise le travail scientifique et intellectuel comme un travail artisanal, toujours à l'état provisoire. Ces auteurs sont tous attachés à des universités de l'État fédéral, et impliqués à la fois dans l'enseignement supérieur et dans la recherche empirique. De ce fait, Incursions nous donne l'occasion de lire et de discuter sur des objets d'étude dans la pensée sociologique brésilienne depuis sa formation, aussi bien sur des objets qui s'imposent aujourd'hui de par l'urgence de transformations sociales, économiques et culturelles au sein de notre société depuis une cinquantaine d'années. Cette sociologie s'avère fidèle à la démarche suivie depuis sa fondation, soit d'être ancrée dans la réalité sociale en poursuivant l'explication des faits sociaux.

Le lecteur remarquera, au delà des éléments communs démontrant une certaine affinité scientifique, des positions différentes selon les auteurs, ce qui s'explique par leur trajectoire intellectuelle et leur formation scientifique. Cette donnée ne fait qu'enrichir nos débats, en lien avec les diverses perspectives analytiques existantes tout en jetant des lumières sur les différents aspects du processus d'institutionnalisation des sciences sociales dans notre pays. Les positions tenues n'engagent que les auteurs eux-mêmes.

Juarez Lopes de Carvalho Filho

 

Références


 

Bourdieu, P. (1984). Questions de sociologie. Paris : Les Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (2002). Interventions : 1961-2001. Sciences sociales et action politique, Marseille : Agone.