La psychopathologie de Pierre Janet

Pierre Janet

Redécouverte d’une clinique  de l’action

Par Lucien SA Oulahbib

 

 

 

Revenir à l’œuvre du psychologue Pierre Janet,  contemporain et ami de Henri Bergson[ii], ce n’est pas faire œuvre de nostalgie puisque les nouvelles pratiques thérapeutiques en matière mentale, qui sont structurées autour des idées de trauma et de dissociation[iii], c’est-à-dire de désintégration, donnée, de la conscience pouvant amener à un dédoublement, incontrôlable, de la personnalité, s’en réclament de plus en plus ouvertement. C’est le cas pour l’European Society for Trauma and Dissociation[iv] (ESTD), affiliée à l’International Society for the Study of Trauma and Dissociation[v], (ISSTD). L’intérêt d’un tel retour, très perceptible à l’étranger (en particulier au Japon, en Allemagne, au Canada, en Hollande, en Russie, aux USA) pourrait être accéléré en France parce que les travaux de Pierre Janet semblent bien répondre aux insuffisances de diagnostics repérables dans certaines récidives meurtrières récemment mises en exergue dans l’actualité ; en particulier les violeurs de joggeuses[vi]. L’un d’entre eux a par exemple indiqué qu’il ne pouvait pas se contrôler lorsque la « pulsion » arrivait[vii].

Un diagnostic « janétien » serait (peut-être) le suivant : cet individu, en situation pulsionnelle, signifie qu’il devient dissociatif au dernier degré :

La plupart des auteurs contemporains hésitent également à enfermer les obsédés : il est incontestable que le plus souvent l’internement véritable peut et doit être évité. Cependant il est quelquefois nécessaire de les retirer de leur milieu, il faut leur créer un milieu artificiel plus simple que les milieux naturels et il faut souvent recourir pendant quelques temps sinon à un internement complet, au moins à un isolement relatif[viii

Pulsion et impulsion

Un tel diagnostic implique de bien préciser les termes employés. Ce n’est pas seulement sémantique : une impulsion est contrôlable, pas une pulsion qui se propulse selon le stade quasi mécanique (automatisme[ix]).

Certes, la notion d’enfermement a mauvaise presse depuis les travaux de Foucault, mais la systématicité univoque de ceux-ci en la matière a été critiquée[x], en particulier l’idée qu’une telle pathologie ne doit pas être considérée comme une maladie, mais la dimension même de l’être libre[xi] ; d’où le caractère romantique pris par le dérèglement mental alors que celui-ci, du fait du rétrécissement de la conscience empêche en réalité toute projection imaginaire. Contrairement à ce qu’en disait Maurice Blanchot (le maître de Foucault), Hölderlin n’écrivait pas grâce à la folie, mais pour la conjurer, apaiser la souffrance.

Pour Janet, l’impulsion,  i.e la tendance ou désir (disposition à certains actes[xii]), peut être soit mise en avant, soit mise en sustentation selon la hiérarchie établie en un instant T par la Synthèse ou Personnalité ; cet état, mouvant, de présence/absence en ce que les tendances continuent à (s’)élaborer - ce ne sont pas des habits attendant d’être mis - incarne pour Janet le subconscient :

Ce qui caractérise la subconscience, ce n’est pas que la tendance diminue ou reste latente, c’est au contraire que les tendances se développent, se réalisent fortement sans que les autres tendances de l’esprit soient averties de leur réalisation et sans qu’elles puissent travailler à s’y opposer[xiii].

Janet ajoute :

Il y aurait, je crois, toute une étude psychologique des plus curieuses à faire sur cette rêverie intérieure et continuelle qui joue chez beaucoup d’hommes un rôle considérable. On pourrait étudier le contenu de ces rêveries ; on y verrait quelquefois de curieux travaux psychologiques qui s’effectuent en nous à notre insu. C’est grâce à ce travail subconscient que nous trouvons tout résolus des problèmes que peu de temps auparavant nous ne comprenions pas. C’est ainsi bien souvent [xiv].

Mais il ne faut pas confondre cette impulsion ou tendance avec la pulsion qui, elle, exprime la désintégration ou dimension hystérique i.e l